Où sont les Tsadikim ?

30 octobre 2026 - 10:15

Rabbin David TOUBOUL

Bonjour à tous,

Difficile aujourd’hui de parler d’autre chose que du sujet qui nous préoccupe tous depuis mardi.

Dans la paracha Vayéra que nous lirons ce chabbat, nous assistons à l’âpre négociation entre Dieu et Abraham au sujet des tsadikim de la ville de Sodome : « Peut-être (אולי) y a-t-il dans cette ville quelques tsadikim (justes) qui feraient que Tu reviennes sur ton projet de la détruire ? 50 ? 45 ? 30 ? 20 ? 10 ? »

On connaît la suite de l’histoire.

De tsadikim, il n’y avait pas suffisamment pour justifier la grâce de la ville. Il n’y en avait qu’un seul, le neveu d’Abraham dont le mérite (ou celui de l’oncle) ne put sauver personne d’autre que lui-même et sa propre famille.

J’aimerais revenir sur cette notion de tsadik, qui fait ici toute la différence entre un comportement punissable et un autre qui ne l’est pas, entre la vie et la mort. Cette racine de tsedek qui évoque la justice est présentée dans ce texte comme le contraire absolu de la société de Sodome et Gomorrhe : si les habitants de la région méritent de périr par le feu parce qu’une « clameur monte [à cause de] leur lourde faute » וְחַטָּאתָם--כִּי כָבְדָה, מְאֹד, alors les tsadikim sont des gens qui ne font pas parler d’eux en mal, car ils ne commettent pas de lourdes fautes.

Dans la langue biblique la racine tsedek a un sens très fort de justice, les occurrences sont nombreuses. C’est probablement la raison pour laquelle on traduit en français le mot tsadik par juste. Souvent à tort, car on qualifie ainsi des gens à qui l’adjectif de pieux ou de saint conviendrait mieux.

Un tsadik, c’est celui qui fait en sorte de faire des choses justes.

Manitou, amateur de jeux de mots, disait en français qu’un juste était quelqu’un qui faisait juste ce que la Torah demandait, ni trop ni pas assez…

C’est savoureux, mais ce n’est certainement pas rigoureux au niveau étymologique.

Ce qui l’est plus, c’est le second sens de la racine, qu’on trouve aussi en hébreu biblique : avoir raison. Ainsi de Yéhouda, qui devant les preuves envoyées par Tamar, s’exclame tsadka miméni, « elle est plus juste que moi », ce qui revient à dire « elle a raison sur moi ».

Être juste et avoir raison sont deux choses différentes, qui peuvent se recouper. Mais en français « avoir raison de ou sur quelqu’un » évoque une lutte, un combat et une victoire sur l’autre. Alors qu’en hébreu cela peut signifier simplement que la justice est d’un côté, pas de l’autre.

Je me souviens d’un autocollant de la sécurité routière israélienne dans les années 90 qui disait « על הכביש אל תהיה צודק, תהיה חכם » « sur la route, n’essaie pas d’avoir raison, essaie d’être intelligent ». Car parfois, vouloir montrer à tout prix que le droit (en l’occurrence le code de la route) est de son côté, c’est prendre des risques, vouloir se faire justice soi-même, rentrer en conflit… et perdre gros.

Tout cela pour dire quoi ?

Pour dire que dans la paracha Vayéra on compte les tsadikim pour décider de l’avenir d’une ville. Dans l’actualité de cette semaine, on dépouille les bulletins de vote et on compte les voix pour décider de l’avenir d’un pays. Et derrière chacune de ces voix, il y a quelqu’un persuadé d’être tsodek, d’avoir raison, et de savoir exactement à qui confier les rênes du pays pour le guider.

D’un côté les tsadikim, de l’autre les tsodkim.

Les premiers brillent par leur absence, les seconds se sont déplacés pour voter à plus de 80%, un taux historique.

Et ces derniers sont partagés en deux camps, prodigieusement équilibrés.

On est presque à 50/50. A l’équilibre. Comme la balance de la justice.

Et maintenant ? Maintenant, on attend la formation de la prochaine coalition.

On attend, on espère et on prie. Faut-il de la patience et de la pédagogie, ou attendre un miracle tombé du ciel, pour que les tsodkim deviennent des tsadikim ? Pour que ceux qui sont tellement persuadés de détenir la vérité, de savoir, d’avoir tout compris mieux que l’autre et d’avoir raison, deviennent des personnes cherchant avant tout la justice, l’équilibre, le consensus, la modération… en un mot, la démocratie ?

Un rabbin ne devrait pas dire ça, mais sous nos yeux se déroule un spectacle qui rappelle de bien mauvais souvenirs : on cherche, on compte et recompte, et on attend que se dévoile un nombre significatif de tsadikim qui se mettent d’accord pour éviter une catastrophe… et on prie.

On prie pour qu’il y ait quelque part un Avraham qui, par son seul mérite, négocie, argumente, et convainc que l’intérêt du pays et du peuple est beaucoup plus que la somme des intérêts particuliers.

Et on prie pour que les dirigeants élus comprennent qu’il arrive un moment où il faut cesser d’avoir raison pour être juste.

Chabbat chalom et à la semaine prochaine !